Nikko G, Zebra G, Tachikawa G : celle qui pardonne ta main lourde

Autoportrait au crayon sur un carnet ouvert : un homme aux cheveux courts, traits de construction encore visibles et une correction au crayon rouge sur la ligne de la machoirePar Léo VasseurDessinateur · Il corrige les planches de l'atelier10 min de lecture

On te dira « prends une Zebra G, c’est la plume manga ». C’est un mauvais conseil donné sincèrement. Ces trois plumes ne se choisissent pas par le rendu : elles se choisissent par le poids de ta main.

Trois G-pen, même porte-plume, même encre, même papier. La différence tient entièrement dans ce qu’elles font quand tu appuies trop.

Ce qu’une G-pen fait, et pourquoi ça se mérite

Une G-pen est une plume flexible. Ses deux becs s’écartent sous la pression, et le trait passe d’un cheveu à un plein large dans le même geste. C’est exactement ce qui donne le contour manga.

Le revers est mécanique : si tu ne contrôles pas la pression, tu ne contrôles pas le trait. Et une main lourde sur une plume souple, c’est un pâté noir tous les cinq centimètres. D’où la seule question qui compte au moment d’acheter : est-ce que ta main est légère ou pas encore ?

Les trois plumes, côte à côte

Plume Sensation Trait fin Montée en épaisseur Pour qui
Nikko G ferme, stable, tolérante fin moyenne à bonne tu débutes à la plume trempée
Zebra G pointe très fine, retour précis, exigeante très fin bonne, mais demande de la pression ta main est déjà légère
Tachikawa G souple, élastique, glisse fin à très fin large et réactive tu tiens déjà un délié constant

Ces trois lignes disent l’essentiel, mais il faut comprendre pourquoi chacune se comporte comme ça.

Nikko G : celle qui pardonne

Sa fermeté est son argument. Elle résiste davantage aux variations de pression involontaires, et c’est précisément ce qu’il faut quand ta main n’a pas encore d’échelle : tu appuies un peu trop, et elle ne t’en punit pas immédiatement.

Elle est bonne sur les contours nets, les vêtements, les traits de construction encrés. Elle paraîtra un peu sèche si tu cherches des variations très larges — c’est le prix de la tolérance.

C’est aussi souvent la moins chère des trois, ce qui en fait la bonne plume à casser sans regret pendant qu’on apprend.

Zebra G : celle qui exige

Sa pointe est plus fine, et elle produit de vrais cheveux — des lignes qu’une plume plus ferme n’atteint pas. Pour les yeux, les cils, les mèches et les petits plis, c’est elle.

Son détail contre-intuitif : il faut appuyer davantage pour aller vers le gros trait. Beaucoup y voient un défaut ; c’est un garde-fou. Comme le plein demande un effort conscient, tu ne fais pas de plein par accident.

En revanche elle est sensible au support. Sur un papier médiocre ou fibreux, elle accroche. Elle veut du lisse et dense — voir le test des papiers.

Tachikawa G : celle qui en demande le plus

Plus élastique, plus souple dans la montée en épaisseur, plus agréable au glissement. Le trait gonfle facilement, ce qui donne des contours dynamiques : personnages en mouvement, silhouettes, noir et blanc très contrasté.

Cette facilité est aussi son piège. Si ta pression est irrégulière, elle amplifie l’irrégularité. C’est une plume qu’on apprécie après avoir stabilisé son délié, pas avant.

La G n’est pas la seule : la maru et la saji

Trois plumes à dessin montées sur porte-plume, vues de dessus : une plume large et flexible, une minuscule plume ronde de type mapping, et une plume arrondie en cuillère, chacune accompagnée du trait qu'elle produit, reliée à son trait par un crochet rouge
Trois plumes, trois traits. Aucune ne remplace les deux autres.

On résume souvent l’encrage manga à la G-pen. C’est la plus spectaculaire, mais une planche japonaise classique en utilise deux ou trois, chacune à son poste.

Plume Autre nom Souplesse Son trait Son poste Sa faiblesse
La G G-pen élevée du cheveu au plein large dans le même geste personnages, vêtements, contours vivants, action accroche, éclabousse, fait des départs gras
La maru mapping, crow quill faible très fin, très régulier, peu d’encre déposée yeux, cils, cheveux, textures, architecture réservoir minuscule, fragile, ne pardonne rien
La saji spoon, cuillère ferme stable, presque uniforme décors, objets, contours fermes, hachures peu expressive sur une figure

La maru mérite qu’on insiste, parce que c’est elle qui manque le plus souvent à une planche « presque bonne ». Sa pointe est un minuscule tube : elle produit des lignes qu’aucune G n’atteint, et c’est exactement ce qu’il faut pour les cils, les mèches fines et les textures de fond. Son revers : elle ne tient presque pas d’encre. Tu trempes beaucoup plus souvent, et un geste trop appuyé la tord définitivement.

La saji, elle, résout un problème dont on ne parle jamais : les décors. Encrer une perspective de rue à la G donne un trait qui gonfle sans raison et qui rend l’architecture molle. Une plume ferme donne la ligne régulière qu’il faut, et laisse la variation d’épaisseur aux personnages — ce qui les fait ressortir.

La répartition qui fonctionne : la G pour les personnages, la maru pour les visages et les micro-détails, la saji ou un fineliner pour les décors. Et un pinceau pour les aplats noirs — jamais la plume.

L’angle, la direction, la vitesse

Feuille d'exercices de trait à la plume : rangées de traits effilés qui gonflent au milieu, traits qui partent fin et finissent épais, hachures parallèles de densité variable, traits courbes concentriques, et quelques traits ratés qui font un pâté au départ, entourés en rouge
Les trois ratés entourés viennent tous du même geste : un départ appuyé, un arrêt en pleine courbe.

La pression est la variable dont tout le monde parle. Ce sont les trois autres qui font la différence.

Variable Ce qu’elle change La mauvaise habitude La correction
Pression ouvre les becs, épaissit le trait écraser la plume sur toute la longueur n’appuyer que dans la phase utile du geste
Angle la glisse, l’accroche, le débit d’encre tenir la plume trop verticale l’incliner, autour de 35 à 55°
Direction une pointe fonctionne en tirant, pas en poussant pousser la pointe dans la fibre tourner la feuille, jamais le poignet
Vitesse la quantité déposée et la propreté du geste ralentir à chaque courbe geste préparé, vitesse régulière, pression modulée

Le conseil qui économise le plus de planches : tourne le papier. Se contorsionner pour tracer une horizontale parfaite n’a aucun intérêt — pivote la feuille de vingt à quatre-vingt-dix degrés et tire le trait vers toi. C’est ce que font tous ceux dont le trait paraît naturel.

Et pour la modulation, prends un visage de trois-quarts comme exercice. Contour de joue éclairée : fin à moyen. Dessous du menton : plus épais. Contour arrière du crâne, éloigné : discret. Pointes de mèches : pression relâchée. Paupière supérieure : légèrement plus épaisse que l’inférieure. L’épaisseur raconte le volume et la lumière, elle n’est jamais décorative.

L’encre : résistante à l’eau ne veut pas dire résistante à tout

C’est le piège qui coûte le plus cher, parce qu’il se découvre après avoir fini la planche.

  • Une encre soluble à l’eau peut être réactivée par un lavis, de l’aquarelle, ou même une correction humide. Bien si tu veux diluer et fondre. Catastrophique si tu comptes aquareller par-dessus.
  • Une encre résistante à l’eau après séchage supporte le lavage. Mais ça ne garantit ni la résistance aux marqueurs à alcool, ni la compatibilité avec la colle d’une trame adhésive.
  • Une encre pigmentée est en général plus opaque, plus mate et plus solide. Elle peut sédimenter, et demande un nettoyage plus rigoureux.
  • Une encre à colorant est plus fluide, parfois plus brillante, et fuse davantage selon le papier.

Pour un flux manga noir et blanc destiné à la trame ou au scan, prends une encre noire pigmentée annoncée résistante à l’eau. Les références de référence sont les encres manga japonaises, type Deleter ou Kaimei.

Et surtout, le test qui évite la catastrophe : vérifie sur ton lot de papier, pas sur une fiche produit. Trace quelques traits, attends vingt-quatre heures — pas dix minutes — puis passe de l’eau, puis un marqueur. Certaines encres tiennent l’eau et fondent sous l’alcool. Le couple papier-encre se comporte comme un tout, comme le montre le test des papiers.

Plume ou feutre pinceau : la mauvaise opposition

On pose la question comme un choix. Ce n’en est pas un : les deux ne font pas le même travail.

Critère Feutre pinceau Plume + porte-plume
Détails minuscules correct avec une petite pointe excellent
Aplats noirs excellent mauvais — passe au pinceau
Variation fin/épais très large, instinctive très précise, mais à mériter
Vitesse immédiat, nomade trempage, rechargement, essuyage
Entretien faible rinçage après chaque séance
Coût dans le temps pointes jetables qui s’usent encre économique, plumes consommables

Le bon duo n’est donc pas « l’un ou l’autre » mais la plume pour le dessin structurel, le feutre pinceau pour les masses noires. Remplir un pantalon noir ou une chevelure sombre à la plume est une perte de temps et une source de bavures ; c’est le travail du pinceau.

Un point à savoir sur le feutre pinceau : sa pointe s’use, et elle s’use en silence. Un brush pen qui a perdu son extrême finesse change directement le rendu des cheveux et des contours. Si ton trait s’est empâté sans raison, regarde la pointe avant de t’accuser.

Entretien : les cinq gestes qui décident de la durée de vie

  • Rince à l’eau après chaque séance, surtout avec une encre pigmentée, waterproof ou acrylique. L’encre séchée dans le bec est la première cause de plume morte.
  • Essuie avec un chiffon non pelucheux, sans forcer.
  • Ne redresse jamais les becs aux doigts. Une déformation d’un dixième de millimètre suffit à rendre la ligne irrégulière définitivement.
  • Ne laisse pas la plume humide dans le porte-plume : c’est là que la corrosion commence.
  • Nettoie une plume neuve à l’alcool isopropylique ou à l’eau savonneuse. Le film protecteur d’usine empêche l’encre d’adhérer et fait sauter le trait.

Et le signal de remplacement : si la plume accroche alors que le papier est bon, si les becs ne se referment plus proprement, ou si le trait devient instable, elle est finie. Une plume coûte quelques dizaines de centimes ; s’acharner coûte une planche.

Les trois setups que je recommanderais

Débutant, le moins frustrant : bristol lisse 180 à 220 g, Nikko G, porte-plume simple, encre noire pigmentée, plus un petit feutre pinceau noir pour les aplats. Le papier évite les fibres, la Nikko calme les excès de pression, le pinceau t’évite de remplir les noirs à la plume.

Manga propre et détaillé : Kent 180 à 220 g, Zebra G en principale, une plume maru ou mapping en seconde pour les cils et les hachures, un feutre pinceau moyen pour les masses. C’est le setup à viser si tu scannes.

Plus expressif : Kent ou bristol 200 g, Tachikawa G, feutre pinceau pour les ombres, une encre assez fluide pour bien alimenter la plume sans faire de halo.

L’exercice qui te dit quelle plume tu dois acheter

Avant de choisir, mesure ta main. Prends la plume la plus tolérante que tu as sous la main, ou même un simple crayon à mine tendre.

Trace vingt lignes parallèles de dix centimètres, le plus fines possible, régulières, sans variation. Puis vingt lignes qui gonflent au milieu et redeviennent fines aux deux bouts.

Si tes fines sont irrégulières et que tes gonflements sont brutaux, prends une Nikko. Si tes fines sont stables mais tes gonflements timides, prends une Zebra. Si les deux séries sont propres, tu es prêt pour la Tachikawa.

C’est moins glamour qu’un avis de forum, mais ça t’évite d’acheter la plume d’un dessinateur qui n’a pas ta main.

Pour le support, va voir le test des trois papiers : une bonne plume sur un mauvais papier donne un mauvais trait, et l’inverse est bien moins vrai. Et si tu travailles ton trait avant de l’encrer, reprends les plis et les mains.

Une planche te résiste ? Envoie-la.

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