Les bulles se placent avant les personnages

Autoportrait au crayon sur un carnet ouvert : un homme aux cheveux courts, traits de construction encore visibles et une correction au crayon rouge sur la ligne de la machoirePar Léo VasseurDessinateur · Il corrige les planches de l'atelier11 min de lecture

Tu finis ta case, tu es content, et tu cherches où caser les bulles. C’est déjà perdu : il ne reste que les mauvais emplacements, et le texte va recouvrir l’œil, la main ou le geste qui racontait la scène. Les bulles se placent avant les personnages.

Le sens de lecture décide de tout

Dans un manga, l’œil entre par la case en haut à droite de la page, puis va vers la gauche. À l’intérieur d’une case, les bulles se lisent de droite à gauche, puis de haut en bas. C’est l’inverse de la BD occidentale, et c’est la première chose que les débutants inversent sans s’en rendre compte.

Donc : la première réplique va en haut à droite. La réponse va à gauche, ou plus bas. Le lecteur doit pouvoir suivre sans réfléchir. S’il hésite une demi-seconde sur qui parle ou quelle bulle vient ensuite, la case est à refaire.

Une planche manga de six cases avec des bulles vides, une flèche rouge continue entrant en haut à droite, traversant toutes les bulles dans l'ordre de lecture japonais, et ressortant en bas à gauche
Cache le dessin : le seul placement des bulles doit suffire à tracer ce chemin.

La méthode : le texte d’abord

  1. Écris les dialogues, à peu près définitifs.
  2. Découpe-les en unités courtes.
  3. Pose les formes approximatives des bulles dans la miniature de la page.
  4. Dessine les personnages et l’action dans l’espace qui reste.
  5. Contrôle à très petite taille : l’ordre de lecture est-il évident ?

Prévoir des zones de bulles dès le découpage, c’est ce qui évite de devoir masquer un visage au dernier moment. Traite chaque case comme une répartition de surfaces : zone d’action, zone d’émotion, zone de bulles, et direction vers la case suivante.

La forme de la bulle est déjà du jeu d’acteur

Situation Contour Lettrage Queue
Dialogue normal ovale ou forme organique lisse taille régulière nette, vers le locuteur
Cri, colère, choc éclaté, dentelé, étoilé plus grand, plus gras ferme et directe
Chuchotement fin, pointillé, discontinu plus petit, plus aéré petite et discrète
Pensée nuage, contour mou régulier petites bulles rondes vers le penseur
Voix faible, peur, fatigue tremblant, ondulé léger, irrégulier fine
Radio, téléphone, machine double contour ou géométrique traitement dédié, cohérent selon la source
Hors-champ selon le ton selon le ton vers le bord de la case, pas vers un personnage
Huit bulles vides dessinées séparément : ronde à queue pointue, éclatée en dents, en nuage avec traîne de bulles, tremblante, rectangulaire, en pointillés, à double contour, et à très longue queue, chaque queue tracée en rouge
Huit contours, huit tons de voix. Le lecteur les apprend en deux pages.

Et la règle qui protège ce vocabulaire : la bulle normale doit rester la référence. Si toutes les bulles sont éclatées, tremblantes ou stylisées, plus aucune ne porte d’information. Une variation doit être motivée par la scène, jamais par l’envie de décorer.

La taille dit le volume, pas le nombre de mots

Deux choses décident : la quantité de texte, et le poids dramatique de la réplique.

Un cri peut tenir en deux mots et occuper la moitié de la case. Un murmure peut être minuscule et presque perdu dans un coin — si c’est ce que la scène raconte.

En revanche, une grande bulle n’est pas une autorisation d’écrire un paragraphe. Au-delà d’une vingtaine de mots, une réplique mérite presque toujours d’être coupée ou répartie sur plusieurs cases.

La queue : une flèche, pas une décoration

  • Oriente la pointe vers la tête ou la bouche, jamais vers le torse ou un bout de décor.
  • Garde-la courte. Dans le doute, déplace la bulle plutôt que d’allonger la queue.
  • Évite qu’elle traverse une autre silhouette de façon ambiguë.
  • Ne croise jamais deux queues.
  • Si deux personnages sont proches, différencie la position des bulles plutôt que la longueur des queues.
  • Pour une voix hors-champ, fais toucher la queue au bord de la case, dans la direction crédible de la source.
  • Si le même personnage enchaîne deux bulles, relie-les, ou ne garde la queue que sur la plus proche.

Droite à gauche ou gauche à droite : choisis une fois, et tiens-le

Ce qui précède décrit le sens japonais. Et c’est là qu’il faut être honnête avec toi : si tu publies en français, ton lecteur lit de gauche à droite. Cette décision se prend au tout début du projet, parce qu’elle change tout le reste.

Sens japonais Sens français
Entrée dans la page en haut à droite en haut à gauche
Dans une case de droite à gauche, puis vers le bas de gauche à droite, puis vers le bas
Première réplique la plus à droite la plus à gauche
Sens du lettrage vertical, propre au japonais horizontal, toujours
Fin de page en bas à gauche en bas à droite

Sur le lettrage, sois net : le français ne se lettre pas verticalement. Une colonne de lettres latines empilées force un mouvement d’œil que personne n’a appris, casse la forme des mots, et ne rend pas le livre « plus manga » — elle le rend plus lent.

Garde le vertical pour ce qu’il fait bien : une onomatopée haute glissée dans un espace étroit, une enseigne ou un panneau dessinés comme des idéogrammes, un accent graphique bref. Jamais du dialogue courant.

Et le vrai danger n’est pas de choisir le mauvais sens : c’est de mélanger les deux. Une planche qui se lit à la japonaise avec des bulles placées à l’occidentale ne se lit plus du tout. Décide au premier découpage, écris-le en haut de ton cahier, et n’y reviens plus.

Le contrôle qui prend dix secondes

Avant d’encrer, fais disparaître le dessin. Mentalement, ou en réduisant la planche jusqu’à ne plus voir que les taches de bulles.

  1. Est-ce que ton œil les parcourt dans l’ordre voulu, sans hésiter ?
  2. La première bulle est-elle nettement plus haute et plus en avant que la deuxième ?
  3. Chaque queue désigne-t-elle un locuteur en moins d’une seconde ?
  4. La dernière bulle libère-t-elle l’œil vers la case suivante, ou le retient-elle ?

Et une précision qui évite un réflexe mécanique : dans un dialogue à deux, n’alterne pas les bulles gauche-droite simplement parce que les personnages alternent. Ce qui commande, c’est le parcours de l’œil. Il arrive qu’une réplique doive se placer au centre ou plus bas, loin de la tête de celui qui parle.

Les tangentes : le défaut qu’on ne voit qu’une fois qu’on le connaît

Deux fois la même case avec une bulle vide : à gauche la bulle est coincée contre le bord du cadre et frôle le visage, sa queue reste courte et ambiguë, la case est barrée en rouge ; à droite la même bulle déborde franchement du cadre, dégagée, et sa queue vise nettement la bouche, la case est cochée en rouge
Une bulle qui frôle est toujours pire qu’une bulle qui chevauche franchement.

Une tangente, c’est deux formes séparées qui se touchent ou se frôlent, au point que l’œil les croit accidentellement soudées. Les bulles en produisent plus que tout le reste, parce qu’elles sont déjà les formes les plus voyantes de la page.

La liste de ce qu’il faut traquer :

  • le bord de la bulle qui embrasse une joue, une silhouette de cheveux, une main, une arme, une épaule ;
  • le coin de la bulle qui embrasse le coin de la case ;
  • le contour presque parallèle au bord du cadre, avec un écart minuscule et irrégulier ;
  • la queue qui frôle une autre bulle, un visage ou une bordure ;
  • deux bulles qui se touchent en un seul point et paraissent fusionnées par erreur ;
  • le bord de la bulle aligné sur une ligne d’horizon, un montant de porte, une ligne de vitesse — elle s’accroche au décor.

La réparation tient en une phrase : chevauche franchement, ou écarte visiblement. Le presque-contact est toujours le pire des trois.

Déborder du cadre : quand c’est bien, quand c’est raté

Une bulle peut passer par-dessus une bordure de case. Encore faut-il que ça paraisse voulu.

Ça marche quand : une réplique continue d’une case à la suivante et la bulle fait le pont ; une bulle mord légèrement sur la case d’après pour y tirer l’œil ; une grande phrase se prononce par-dessus un plan d’ensemble et se prolonge dans la réaction ; une bulle casse volontairement le cadre dans un gros plan chargé.

Ça rate quand : la bulle est à cheval simplement parce qu’il n’y avait plus de place ; on ne sait plus à quelle case appartient la réplique ; le débordement crée un faux chemin vers la mauvaise case ; ou quand la queue doit traverser une gouttière pour atteindre son locuteur — le lecteur doute alors du moment où la phrase est dite.

La règle qui tranche : ne franchis une bordure que si la réplique elle-même franchit le temps de la case. Si la phrase appartient clairement à une seule case, laisse-la lui appartenir visuellement.

Couper les lignes : la forme du texte fait la forme de la bulle

C’est l’étape que personne ne traite, et qui distingue immédiatement une planche lettrée d’une planche griffonnée. Compose le texte d’abord, dessine la bulle autour ensuite. Jamais l’inverse, jamais une bulle étirée après coup pour rattraper un débordement.

Ce qu’on cherche :

  • un bloc de texte à peu près ovale, plus compact que haut ;
  • des première et dernière lignes légèrement plus courtes, des lignes du milieu plus pleines ;
  • des coupures aux articulations naturelles de la phrase : après une proposition, avant un nouveau groupe ;
  • une idée par ligne quand c’est possible ;
  • la largeur maximale de la bulle qui correspond à la ligne la plus longue.

Ce qu’on évite : couper juste avant ou après un petit mot outil (de, à, le, la, et, que, ne, pas), laisser un mot seul en dernière ligne, empiler quatre lignes minuscules dans une petite bulle, ou produire un rectangle aux lignes toutes égales — sauf si la voix est justement mécanique.

Un exemple. Au lieu de :

JE N’AI JAMAIS
DIT QUE
J’ALLAIS PARTIR.

Préfère :

JE N’AI JAMAIS DIT
QUE J’ALLAIS PARTIR.

Et si tu veux que le mot tombe plus lourd :

JE N’AI JAMAIS DIT
QUE J’ALLAIS
PARTIR.

Même phrase, trois rythmes. La coupure est du jeu d’acteur, au même titre que la forme du contour.

L’air dans la bulle

Entre les lettres et le contour, il faut une marge — et elle doit être régulière tout autour du bloc de texte. Ni collée, ce qui fait accidentel et fatigue à la lecture. Ni démesurée, ce qui vide la case et mange le dessin pour rien.

Donne un peu plus de marge à un texte en gras : les lettres épaisses et la ponctuation créent des bords plus lourds. Et vérifie à la taille réelle d’impression, puis à la taille d’un téléphone — si les accents et les apostrophes se referment, c’est raté, quelle que soit l’allure à l’écran.

Gras et italique

Le gras sert à un mot accentué, pas à une phrase entière. Si tout est gras, plus rien n’est appuyé. Réserve-le à un changement de ton, un nom propre important, un contraste, un mot menaçant.

L’italique sert à une inflexion intérieure, plus basse, plus personnelle : un mot sur lequel le personnage s’appuie au lieu de crier.

Mais ne compte jamais sur le style de lettre seul. Il travaille avec le jeu du personnage, le contour de la bulle, sa taille et la composition. Une petite ligne en italique dans une énorme bulle éclatée envoie deux messages contraires.

Le texte qui répète l’image

C’est l’erreur qui alourdit le plus une planche. Quand le texte dit exactement ce que le dessin montre déjà, il ralentit tout.

Au lieu de « Je suis très en colère parce que tu as détruit tout ce pour quoi j’ai travaillé » : dessine le poing crispé, le corps penché, le regard dur — et écris « Tu as tout détruit. »

L’image porte l’émotion. Le texte porte l’information ou la nuance. Pas les deux.

Ce qui trahit un débutant

  • les bulles cherchées après le dessin ;
  • une bulle posée sur un œil, une main expressive ou l’action décisive ;
  • le texte collé au contour, sans marge — la bulle paraît accidentelle ;
  • une ligne très longue suivie d’un seul mot isolé ;
  • toutes les bulles identiques : le ton devient plat ;
  • toutes les bulles extravagantes : on ne sait plus ce qui compte ;
  • une police différente par personnage — illisible, sauf système très maîtrisé ;
  • des changements de taille de texte à chaque réplique.

La liste à passer en miniature

Réduis ta planche à la taille d’une vignette, avant d’encrer :

  • La séquence se lit-elle naturellement de droite à gauche ?
  • Chaque queue attribue-t-elle sa phrase au bon personnage au premier regard ?
  • Une bulle masque-t-elle un visage, une main ou l’action cruciale ?
  • Le texte peut-il perdre 20 % sans perdre d’information ?
  • La forme de chaque bulle ajoute-t-elle vraiment une information de ton ?
  • La silhouette raconte-t-elle l’action même sans le dialogue ?
  • Les bulles accompagnent-elles le mouvement de lecture, ou le bloquent-elles ?

Une planche solide fait circuler l’œil dans le même sens à travers trois choses : la composition de la case, les bulles, et la ligne d’action des personnages. Quand les trois vont dans la même direction, la page se lit toute seule.

Le découpage qui décide de tout ça en amont, c’est le storyboard. Et pour choisir quelles cases méritent un décor derrière ces bulles, c’est ici.

Une planche te résiste ? Envoie-la.

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